



*
Nao ouvrait doucement les yeux.
Le vent glissait sous sa porte et murmurait.
La lumière perçait de tous côtés, criant au monde qu'il était l'heure.
La jeune fille grogna, s'étira, et arracha son corps ramolli au lit qui refroidissait déjà. Le long châle noir de sa grand-mère sur les épaules, elle ouvrit les volets du petit chalet et attrapa le chaton affamé qui se jetait dans ses pieds. Elle gratouilla derrière l'oreille droite, là où Pirate préférait, et il afficha cet air satisfait dont seuls les chats ont le secret. Le ronronnement du voyou grimpait sur le bras de sa maîtresse, grandissait dans sa poitrine, y trouvait une puissance apaisante et emplissait sa tête de douceur. Cette petite boule de poils lui faisait beaucoup de bien. Nao avait envie de serrer son chat contre son coeur, le serrer de tout son amour, mais elle craignait de l'abîmer. Contredite, elle le reposa, repoussa ses attaques désespérées vers la gamelle vide qu'elle essayait de remplir, pour finalement le laisser festoyer en paix.
Elle sortit pour puiser de l'eau et respirer l'air frais du matin.
Comme toujours, au-dessus du village, perdu là sur la montagne, le ciel était bleu. Les buses hurlaient et les herbes sifflaient.
Comme toujours, un peu plus bas dans la vallée, la mer de nuages, infiniment blanche, restait comme pétrifiée.
Comme tous les jours, la vieille Mahiya était assise sur son rocher.
Nao l'avait toujours connue ainsi au petit matin. La vieille -qui ne l'était pas tant que ça- restait sur la pierre acérée, à contempler la mer de nuages, avec cette discrète expression sur le visage impossible à nommer, figée dans ce sourire mystérieux. Elle ne se levait que lorsque son ombre la rattrapait, pour aller traire ses vaches, ou étendre son linge qui claquait fort au vent et sentait bon les fleurs. Parfois même se mettait-elle à écrire sur la petite table en bois cabossée, sous le porche de sa maison, semblable à un énorme animal assoupi.
Bien qu'elles fussent voisines depuis toujours, l'adolescente ne savait quasiment rien de cette dame. A vrai dire, même si Mahiya l'effrayait un peu avec ses longues robes sombres et ses gestes précis, elle l'intriguait encore plus.
Demain, ce serait le seizième grand cycle de Nao.
Elle irait parler à la vieille.
**
Il y a peu encore, il avait cru pouvoir y arriver.
Pior devait pourtant se rendre à l'évidence : c'était peut-être tout simplement impossible.
Les ancêtres avaient chanté, dansé, dessiné et sculpté cette traversée et les légendes se faisaient dures. Depuis aussi loin qu'on se souvenait, la tribu attendait celui qui passerait de l'autre côté.
Et ce ne serait pas Pior.
Il avait tout préparé depuis si longtemps, s'était entraîné aux techniques de survie des chasseurs de la tribu et avait envisagé toutes les possibilités.
Sauf celle-ci.
L'échec.
Ou plutôt il n'y avait jamais réellement accordé la moindre attention.
Il était désormais assis là, dans la mousse puante, trempé jusqu'à l'os par la pluie glaciale qui tombait sans relâche, et son souffle tremblait dans la noirceur de la forêt du nord. Sa jambe droite durcissait depuis sa blessure la veille. Il avait eu beau être prudent, cette foutue pierre s'était dérobée sous ses pas et il n'avait pu se rattraper.
Sa chute avait été rapide et violente. Il avait heurté des rochers inébranlables, dévalé la pente de cette façade nord, frappé les troncs de sapins centenaires avant de s'empaler la jambe sur une souche. Quand il se fut réveillé il avait perdu beaucoup de sang. Il n'avait eu aucun moyen de savoir combien de temps s'était écoulé car depuis plusieurs jours déjà il était tellement descendu vers la Vallée Blanche que les nuages ne laissaient plus passer les rayons du soleil. Pior avait pansé sa plaie, et armé d'une canne de fortune trouvée dans la boue, avait marché jusqu'à maintenant.
Mais il n'en pouvait plus.
Il avait épuisé ses dernières vivres et plus il descendait plus les choses mangeables -vivantes ou non- se faisaient rares.
Il allait abandonner.
Lui, si fort et si brave, choisi par le Conseil pour essayer d'écrire l'Histoire, lui qui avait quitté sa tendre Lia et tous ses amis, lui qui était parti les yeux pleins de conviction et de certitudes, allait abandonner.
Des larmes chaudes, aussi grosses que les gouttes de cette pluie moqueuse, se mirent à rouler sur ses joues amaigries.
***
" On raconte que la Tribu a toujours vécu ici. Comme tu l'as appris, les premiers ancêtres dont on a une trace disent que le tout premier d'entre eux est né derrière l'Arbre du Début ; mais l'histoire, ma petite, n'a cessé de démontrer au fil des cycles que les légendes, même si elles ont la peau dure, ne sont jamais que des feux de paille."
La vieille parlait lentement, avec cette mystérieuse nonchalance qui la drapait tout entière. Sans jamais chercher ses mots -ils étaient précis et choisis avec le plus grand soin- elle dégageait une force tranquille capable de convaincre le monde entier. Sa voix, peut-être la plus douce que Nao n'avait jamais entendue, semblait flotter dans la brise et s'envoler vers le lointain.
Le soleil complice faisait briller les yeux gris de Mahiya, pareils à deux billes perçantes qui vous donnaient l'impression de lire au plus profond de votre âme.
" Tu ne dois jamais te contenter, sans t'interroger, de ce que les autres veulent croire par commodité."
Nao ne comprit pas le sens de ces mots mais elle retint son souffle pour ne pas interrompre la vieille : le Temps s'était arrêté et le moindre mouvement, le moindre bruit, eût risqué de le réveiller.
" Les gens, de tous temps, se sont complus à avaler ce qu'on leur disait parce que ça leur convenait. Parce que toutes ces histoires étouffent leurs peurs de la mort, de la maladie et de l'inconnu, et qu'elles donnent une justification à leur existence qu'ils jugent, d'une manière ridiculement égoïste, unique et précieuse."
Les traits de l'aînée se durcissaient à mesure que les mots s'évadaient de sa bouche ridée qui, une fois fermée, était scellée par des dents parfaites, pareilles à la garde rapprochée d'un tombeau maudit.
Le visage de Mahiya était beau ; d'une beauté dure, ciselée comme les rochers alentour.
Son front, haut et distingué, descendait en douceur sur un petit nez solide. Posée là, sur deux pommettes hautes et graciles, la peau de la vielle rosait au vent.
Mahiya se passa furtivement la langue sur la lèvre, glissa une main précise dans ses cheveux pour dompter une mèche cendrée et, jetant son regard vers l'horizon incertain, poussa un soupir moqueur.
" Derrière l'arbre du début ! Ha ! "
Elle se leva -ses genoux craquèrent de protestation- et descendit de son rocher pour se diriger vers le côté Nord de sa maison. Nao la suivit sans mot dire.
" - T'es-tu jamais demandé ce que tout cela cachait ?
- Chaque jour depuis que je sais parler."
Nao n'avait pas eu besoin de voir les bras de Mahiya s'ouvrir sur les nuages de la vallée blanche : elle attendait cette question depuis le début de leur petite conversation et s'était précipitée pour y répondre.
" Et qu'en penses-tu ?"
La jeune fille n'en savait trop rien.
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