



///5/// peux pas nier ça.
_ Je ne nie pas ta bêtise, Ronald. Je sais juste que tu ne vas pas mourir ce soir.
Ronald étouffa un rire.
_ Tu vas mourir d'un arrêt cardiaque dans trois jours.
Toute réplique de Ronald mourut dans sa gorge. Il n'était pas difficile de savoir quand Eric faisait une blague ou non. Il n'avait pas d'humour ; il ne faisait jamais de blagues.
_ Qu'est-ce que tu as dit ?
_ Tu vas mourir dans trois jours. C'est pour ça que je suis venu ce soir. Que tu m'aies appelé ou non, je serais venu.
_ Tu... Tu as vu mon médecin ?
Eric secoua la tête: _ Non, tu n'as pas de problèmes de santé. Tu es même particulièrement sobre pour un homme de ton âge dans cette profession. Tu n'as pas de cancer, rien. Ton coeur va s'arrêter et personne ne l'aura vu venir.
_ Si c'est une blague elle est de très mauvais goût.
_ Je suis venu te présenter mes excuses, Ronald. Et j'ai besoin que tu m'écoutes très attentivement.
Ronald était tout ouïe.
J'ai voulu tenter une expérience.
Ou plutôt, le laboratoire pour lequel je travaille a voulu faire un test à petite échelle afin de vérifier certaines théories trop compliquées pour que je les explique ici.
Je ne m'appelle pas Eric, mais Juste. J'étais le plus jeune de notre équipe de recherche. Ce n'est pas pour ça que j'ai été envoyé ici, du moins pas que pour ça. J'étais aussi celui qui avait le plus de sens logique. Je suis capable de synthétiser tout ce qui se passe autour de moi, de recouper chaque événement et d'en tirer les bonnes conclusions. Disons que j'étais imbattable à tous les jeux d'énigmes et les problèmes mathématiques qu'on m'exposait à l'école.
Alors on m'a envoyé ici, à charge de modifier, un tout petit peu, l'avenir musical du XXIème siècle.
Je viens du Soixante-et-unième siècle...
_ Je ne savais vraiment pas que tu avais autant d'humour, Eric...
_ Tu ne me crois pas ? C'est normal.
Ronald observait son ami avec un mélange de perplexité et de colère. Eric se leva.
_ J'ai deux preuves pour toi. Laisse-moi...Cinq minutes.
Il quitta la pièce et revint quelques secondes plus tard avec son attaché-case. Il le posa sur la table, l'ouverture face à Ronald.
_ Ouvre-le.
Ronald hésita. Il avait la gorge sèche. Vider le verre de coca lui semblait être une meilleure idée que d'ouvrir la mallette. Il le fit pourtant, sous le regard insistant du manager.
Les ouvertures claquèrent sèchement. A l'intérieur se trouvait un sac en papier agrafé, comme ceux qu'une grande chaîne de magasins de disques utilisait. Il y avait même la facture. Ronald lu la date : le 4 janvier de l'année suivante. D'un geste nerveux, il déchira le sac et découvrit deux albums. L'un était le prochain projet de Billy, un album rock électro sur lequel il bossait depuis deux ans. Personne n'en connaissait la maquette, personne ne savait avec qui il le préparait. Et voilà que Ronald le tenait entre ses doigts.
Le second album était encore pire. Ronald vit le contour de son visage sur la jaquette, dans une esthétique d'une sobriété qu'il ne se connaissait pas. Il retourna la boîte pour découvrir tous les groupes et artistes qui avaient participé, dans l'urgence, à cet album hommage. Il y avait Billy, forcément, et puis John, leur ancien bassiste, et quelques groupes qu'ils avaient eu en première partie de concerts, et d'autres qu'il ne connaissait même pas.
_ Ca a dû te coûter bonbon de préparer tout ça, fit Ronald d'une voix cassée.
En guise de réponse, Eric leva un doigt et pointa vers la porte d'entrée. On sonna juste à ce moment-là. Devant le sursaut de Ronald, il fit même mine de s'excuser.
_ Je ne comptais pas être synchro à ce point, dit-il. Il vaut mieux que tu ailles répondre.
Ronald obéit. L'attitude du manager lui semblait si étrange qu'il ne pouvait faire autrement. Et puis, il était déstabilisé. Il connaissait beaucoup de personnes capables de faire ce genre de blague de mauvais goût. Mais pas Eric.
Il se recoiffa et resserra sa robe avant d'ouvrir.
_ Un pli pour vous, monsieur.
Après avoir apposé sa signature sur le reçu du coursier, Ronald retourna dans le living.
_ Qu'est-ce que c'est?
Le pli portait le tampon d'un bureau de notaires. Sans attendre aucune réponse d'Eric, Ronald l'ouvrit pour en sortir une enveloppe scellée. Le bouchon de cire n'avait pas l'air de première jeunesse. Ronald le cassa facilement.
L'enveloppe en contenait une autre, tout aussi vieille. Elle était large et de format carré. Elle était d'ailleurs plutôt lourde.
_ J'ai écrit une lettre avec, parce que je ne savais pas si je pourrait être là au moment de la réception. Tout pouvait arriver. Mais pour le disque, il s'agit d'une des premières presses du premier album des Rolling Stones. Je l'ai acheté le jour de sa sortie. Et j'ai déposé le tout dans un cabinet de notaires, pour que tu ne puisses pas contester la date.
Les mains tremblantes, Ronald déposa le vinyl sur la table. Il avait toujours rêvé d'avoir cet objet. C'était le seul qui manquait à sa collection.
_ Tu... es allé acheter l'album de Billy dans... le futur. Et ce disque-là...
_ Dans le passé.
Dans l'histoire universelle de la musique, qui tient lieu d'archéologie pour nous, il existait un artiste maudit, qui n'avait écrit qu'une seule chanson, devenue légendaire pour un petit groupe de fanatique. Cet homme l'avait écrite en une nuit, chantée une unique fois, avant de quitter à jamais le monde de la musique.
Il s'agissait du batteur d'un groupe de seconde zone qui n'avait jamais réussi à percer.
Dans notre projet de modifier son destin, nous avions décidé de lui donner du succès. Mais dès que je suis arrivé, je me suis rendu compte qu'il n'arriverait jamais à se lancer tout seul. Il manquait de maturité et de confiance en lui.
_ Tu parles de Billy.
Eric hocha la tête.
_ J'ai le regret de te dire que tu n'es pas le héros de cette histoire.
Ronald ricana.
_ Ca va. Ca fait dix ans que ça dure, un peu plus ou un peu moins...
J'ai tout de suite vu que le chanteur avait les épaules assez larges pour porter son groupe très loin. Je savais aussi quelle maison de production pourrait les accepter. Je savais quels moyens publicitaires utiliser. J'avais dix pas d'avance sur tout le monde. A ma charge de les utiliser avec le plus de discernement possible.
Ca n'a pas été facile. Connaître l'avenir, même si je ne savais pas ce que l'expérience allait donner, donne une curieuse sensation de pouvoir. Il ne fallait pas que j'en fasse de trop au risque que notre expérience dépasse le cadre du monde musical pour se propager à des domaines plus politiques.
Je me suis contenté de vous.
_ Tu savais que Billy allait quitter le groupe ?
_ A partir du moment où il a commencé à s'affirmer, oui. Il ne pouvait pas rester enfermer dans le cadre que vous aviez construit, et que tu imposais.
Une vague de révolte s'éveilla en Ronald.
_ J'aurai pu, moi, l'aider à faire son chemin !
_ Non. Tu l'aurais étouffé, comme tu as étouffé tous les autres. Tu as trop de présence Ron. Tu ne t'en rends pas compte, mais tout le monde s'écrase autour de toi. Billy autant que les autres.
Eric garda le silence quelques instants, laissant Ronald réfléchir sur sa propre carrière. La nuit, l’état brusquement sobre qu’il avait atteint après une soirée mouvementée, participaient sans doute à sa nouvelle façon de voir : une prise de distance impromptue et déstabilisante.
_ Un journaliste… Celui que j’ai envoyé au tapis y’a…. huit ans je crois…
_ Ulrich Trondheim, je me rappelle de lui.
_ Oui voilà. Il m’avait demandé si c’était confortable de jouer les dictateurs. Il m’a pas raté dans son article ce con…
Il se pencha pour attraper le verre de soda, le porta à ses lèvres avant de le reposer, sourcils froncés.
_ Il manque d’alcool ce truc-là…
_ Je ne suis pas sûr que l’alcool soit indiqué pour l’instant, répondit calmement Eric.
Ronald s’attendait à une telle réponse. Eric n’avait jamais vraiment apprécié les consommations d’alcool, et encore moins de drogues. Mais pour une fois, Ronald ne répliqua pas.
_ La première fois que tu m’a ôté l’alcool de la bouche, je t’ai viré, no