



///5///n ? Fit-il en se levant.
_ Pas uniquement la première fois je dois dire.
_ J’ai besoin de sortir.
_ A trois heures du matin ?
_ Oui. C’est l’heure la plus agréable. Il n’y a personne sur les routes.
Je ne connaissais pas particulièrement le monde musical et du show-business de votre siècle. J’ai donc fait des recherches, avec certains de mes collègues de travail, pour trouver une personne qui soit apte à subir notre expérience. Billy s’est imposé, mais cela aurait pu être n’importe quel autre : nous avions juste besoin d’une histoire ratée. Il ne s’est même pas tué par désespoir ; il a juste quitté le monde de la musique, s’est reconverti dans la vente et a fini chef de service dans un magasin de bricolage, divorcé et sans enfant. Il appartenait à une génération tellement riche en nouveaux talents, que l’échec ou le succès de la mission ne se feraient pas forcément voir.
Nous avions décidé de jouer sur la sécurité. Il était hors de question de changer la face du monde, les risques étaient bien trop importants.
_ Attends, tu vas me faire croire que vous n’aviez pas envie de… titiller un peu les événements, d’arrêter des guerres ou ce genre de truc ?
Ils roulaient maintenant dans les rues quasi désertes de Washington. Ronald ne conduisait pas trop vite. Ce n’était pas le fuite qu’il cherchait, mais une certaine forme d’apaisement. Traverser les rues éclairées aux néons, dévisager les rares passants aux carrefours, aller d’un point à un autre sans autre obligations que celles des panneaux, c’était la façon dont il s’y prenait. La plupart des journalistes musicaux auraient été étonné de l’apprendre.
_ Nous avons une éthique extrêmement stricte.
_ Mouais… C’est vrai que tu as toujours eu un balai dans l’cul.
_ On peut dire ça ainsi, effectivement. Pourquoi tu t’arrêtes ?
Ronald se baissa, regardant à travers la vitre de la voiture.
_ Y’a un Indien d’ouvert là. Tu pourrais aller prendre un pack de bière et à bouffer ? J’ai envie d’aller faire un tour.
Eric l’observa attentivement puis obéit.
Resté dans la voiture, Ronald s’alluma une cigarette. Il n’en avait pas fumé depuis des années, depuis qu’il s’était déclaré à lui-même que rien ne valait une cigarette coupée avec un peu d’herbe, ou un cigare. Et puis la petite pimbêche qu’il s’était trouvé quelques mois plus tôt avait déclaré la clope persona non grata dans l’appartement. Ronald avait été étonné d’avoir pu y souscrire aussi facilement. Mais cette nuit, il en avait besoin.
Il ne croyait pas l’histoire d’Eric. Même si les disques posés à l’arrière de la voiture constituaient effectivement des preuves de cette aberration. Qui, doué d’une quelconque intelligence, pourrait croire à un truc pareil ? Mais la folie d’Eric constituait un excellent dérivatif, un bon moyen d’oublier tout le reste.
Aussi quand le manager revint chargés de deux sacs en papier, Ronald l’interrogea-t-il sur son époque, sur la façon dont ils vivaient tous, si loin dans le futur. Les réponses d’Eric étaient courtes et peu descriptives, mais elles soulevaient l’intérêt de Ronald. Il se rappelait des livres de science-fiction et des comics qu’il avait dévoré pendant son enfance et son adolescence, avant même de connaître l’existence des guitares. Et quand il avait décidé qu’il deviendrait une star du rock, il avait voulu le faire avec des chansons sur ce thème, replonger au cœur de la robotique, des voyages dans l’espace et des intelligence extra-terrestres.
_ J’avais oublié, murmura-t-il alors que la voiture s’engageait sur l’autoroute.
_ Pardon ?
_ Ah rien, je pensais tout seul…
_ Tu veux aller jusqu’où ?
_ Hampton ?
_ Si loin ?
_ J’ai envie de voir la mer, et y’a un excellent restaurant de poissons là-bas.
Eric ne répliqua pas. Ronald avait pris l’habitude de partir de temps en temps. Mais il n’arrivait pas à se passer des services de ses larbins plus de deux jours. Il revenait toujours là où il était attendu. D’une certaine manière, et il en était conscient lui-même, Ronald n’avait jamais été un révolutionnaire, ni même un révolté égocentrique et à la limite de l’anarchie. Non, il était plus simplement un gars qui avait eu trop de succès trop tôt, et pas assez d’imagination pour s’en sortir intact.
_ Dis-moi… Reprit-il après une demi heure de silence. Tu sais que je ne te crois pas hein ?
_ Oui.
_ Mais explique-moi quand même un truc : Billy, ça fait quinze ans qu’il est complètement indépendant, et qu’il gagne bien sa vie, et qu’il est reconnu. Et visiblement ça devait t’aller, puisque t’as refusé le poste de manager qu’il t’offrait.
Ronald jeta un coup d’œil à son passager : _ Pourquoi t’es resté ?
Cette fois-ci, Eric prit son temps pour répondre. Il resta silencieux si longtemps que Ronald crut qu’il n’allait plus ouvrir la bouche, ou qu’il avait fait exprès de ne pas l’entendre.
_ Notre projet a été annulé…
Les allers et retours entre les époques ne se font pas par hasard et sans prudence. Quand je suis parti pour la première fois, je ne savais même pas à quelle année j’allais atterrir. Mais j’avais droit à un retour, toujours programmé plusieurs années plus tard. Si je partais d’une année dans mon laboratoire, je ne revenais que cinq ou six ans plus tard. Les méthodes étaient alors plus avancées, et mes nouveaux voyages de plus en plus précis.
La dernière fois que je suis revenu, j’ai appris que le programme avait été interdit et arrêté, par mesure de sécurité. J’aurai pu rester là-bas, et continuer mes recherches théoriques.
Mais je ne l’ai pas fait.
_ Tu te sens pas un peu… perdu ici, alors ?
_ Pas plus que toi. J’ai plus vécu ici que là-bas en fait. C’est mon impression.
_ T’es un grand malade, de rester avec un musicien raté.
_ Tu vas rater la sortie…
La voiture filait, pressée d’aller voir le soleil se lever. Hampton arriva, puis passa, et quand enfin Ronald stoppa le moteur en bordure de mer, le jour commençait à poindre.
_ Je suis désolé de t’avoir amener jusqu’ici, fit Ronald, debout sur la digue.
_ C’est un beau voyage.
_ Et tu n’as pas répondu à ma question tout à l’heure. Pourquoi t’es resté avec moi ? Même si tu viens du futur, ou je sais pas trop quoi, t’as assez d’expérience pour bosser avec n’importe qui d’autre.
Eric haussa les épaules.
_ J’en ai marre du succès. Je préfère les loosers.
Ronald éclata de rire.
_ Tu me répondras pas hein…
Abandonnant la voiture, il commença à remonter la digue, se dirigeant vers les maisons de pêcheurs qui la bordaient. Eric attendit un peu avant de le suivre, mais Ronald ne faisait plus vraiment attention à lui.
Depuis le départ, c’est Billy qui avait écrit la majorité de leurs textes, et la musique avait été confiée aux bons soins des producteurs. En son for intérieur, Ronald avait admis depuis longtemps la supériorité de Billy, et comme lui-même n’avait pas à faire d’efforts pour être remarqué, il s’était laissé aller. Mais maintenant, d’après Eric, et d’après son propre instinct, il ne lui restait plus que trois jours.
Personne n’attendait plus rien de lui, et lui n’attendait plus rien de personne.
Un fourmillement qu’il n’avait pas ressenti depuis plus de vingt ans commença à réveiller sa main. Il se retourna vers Eric.
_ Je peux te demander un service ?
_ Tout ce que tu veux.
_ Alors je veux juste rester ici trois jours, tout seul. Et dans trois jours, tu viendras me chercher. Y’aura un cahier, et tu l’apporteras à Billy. D’accord ?
_ Je te l’ai dit : tout ce que tu veux.
_ Merci Eric… Dis…
_ Quoi ?
_ Il y aura du monde à mon enterrement ?
_ Bien plus que tu ne pourrais le penser.
_ Je veux juste q