



Ronald attendait patiemment qu'Eric arrive. Il n'était pas dans une position très confortable, mais cela ne le gênait pas. Après une soirée passée à tout détruire, à fulminer, à passer sa colère sur tout ce qui était à sa portée, meubles comme personne, Ronald éprouvait un calme étrange. Il n'avait même plus peur.
Ronald était âgé de quarante ans, très précisément. Il avait fêté son anniversaire quelques jours plus tôt. Ca avait été une chouette fête ; les invités avaient beaucoup bu, beaucoup consommé, beaucoup ri. Ronald s'en était un peu voulu de ne pas partager leur enthousiasme. Mais il n'avait pas été d'humeur.
Il n'aurait peut-être pas dû faire un tel scandale. Sa réputation n'en avait pas besoin.
Quoique... Un scandale de plus ou de moins, au point où il en était.
Ronald se retourna. derrière lui il y avait la fenêtre du living, lui renvoyant une image de vieux beau bedonnant. Ses implants capillaires étaient vraiment ridicules, il s'en rendait bien compte. Et puis, quelle idée d'en avoir fait aussi jeune. Surtout que Carla lui avait dit que la calvitie lui allait bien. Comme les petites rides qu'il avait au bout des paupières. Celles-là, il ne les avait pas encore ôtées. De toute façon, plus personne ne s'en souciait, plus personne ne le regardait vraiment.
Une porte claqua à l'autre bout du loft. Ce devait être Eric.
Ronald reprit sa position, debout au bord du vide. Il n'était pas très sûr d'avoir envie de sauter. Un homme de sa stature usait plutôt de drogue, ou de médicaments. Peut-être qu'il aurait mieux fait de prendre un de ses voitures de sport et d'aller faire le grand voyage sur le pare-choc d'un camion.
Eric allait mettre trois au quatre minutes avant de le rejoindre : le temps de faire le tour du loft, de l'appeler. Le living était plongé dans l'obscurité, et puis, il était sorti par la chambre. Ronald en profita pour regarder la ville à ses pieds. On lui avait souvent proposé de s'installer en Californie, mais il préférait les villes de l’Est, et plus particulièrement la sienne, Washington. Il la trouvait plus jolie, plus rassurante. Et puis, il n'aimait pas vraiment le monde du show-business.
_ Black ?
_ Je suis là Eric.
Il avait mis moins de temps que prévu. Mais Eric avait toujours été quelqu'un de surprenant dans son genre. Après tout, il avait été le seul manager à avoir pousser la porte de ce bar, dix-huit ans plus tôt. Et il était resté. Cela étonnait encore Ronald.
_ Qu'est-ce que tu fais, Black ?
_ M'appelle pas comme ça, Eric. Mon nom est Ronald.
Ronald sentit une pointe d'étonnement dans son regard. Mais il reprit immédiatement son calme. Eric était comme ça ; rien ne lui faisait perdre son flegme. Néanmoins, après presque vingt ans de travail ensemble, Ronald avait appris qu'il était aussi humain que n'importe qui. C'est juste que son calme et son intelligence effaçaient tout autre trait de sa personnalité.
_ Tu trouves ridicule qu'un homme comme moi se ballade comme ça sur son balcon ?
Eric se contenta de hausser les épaules. D'un geste mécanique, un tic peu original, il repoussa sa longue frange sur son crâne. Il avait toujours la même tête qu'à trente ans, il vieillissait mieux que moi.
_ Tu m'en as fait d'autres, et des plus originales... Tu ne te souviens pas de tes trips, mais moi, je les ai encore en tête.
_ Ca ne m'étonne pas de toi...
_ Tu devrais peut-être mettre une robe quand même, fit-il sur le ton maternel qui, selon les moments, agaçait ou mettait vraiment en rogne.
Ronald n'avait pourtant pas froid. Il trouvait le vent doux et agréable sur son corps. Certes, le béton sale n'était pas des plus confortables pour ses pieds, mais le trottoir, loin en bas, le serait encore moins.
_ Tu veux me donner une robe alors que je vais sauter ?
_ Je me dis que si tu avais vraiment voulu sauter, tu ne m'aurais pas attendu. Je t'apporte quelque chose à boire ? J'ai envie d'un coca.
Eric était comme ça. Il ne s'était jamais occupé que de lui, une vraie nounou. C'était un manager très efficace, et il avait déjà eu des propositions de toute sorte. Toutes refusées.
Ronald se sentit alors un peu ridicule. Après tout, c'était vrai, pourquoi ne pas avoir sauté tout de suite ? Et puis, il y avait déjà pensé, à disparaître au firmament. Sauf que le firmament était passé depuis bien longtemps, et que maintenant, il n'était plus qu'une vieille star du rock démodée, un has been.
Du coin de l'oeil, Ronald vit la cuisine s'allumer. Le manager ne partirait pas tant qu'il ne serait pas en sécurité, le plus probablement en train de dormir, assommé par quelques somnifères.
Se sentant un peu lâche et ridicule, Ronald descendit de son piédestal. Il n'était même pas arrivé à mettre en scène sa propre mort. Peut-être devait-il vraiment se faire à son statut de vieille star. A déjà quarante ans. D'autres continuaient tellement plus longtemps. Mais eux avaient le génie, alors que lui, il n'avait que le corps.
Il avait été la face public du groupe, des Presidents, celui qui suait sur scène et répondait aux interviews. Il avait même été mannequin pendant quelques années, au début de leur carrière fulgurante. A cette époque, Ronald s'était considéré comme réellement génial. Il n'avait été qu'un sale con. Au départ, tout le monde y avait cru, alors pourquoi les aurait-il déçus ?
Passant devant le canapé, Ronald remarqua la robe de chambre posée négligemment. De tout leur entourage, des producteurs, managers, journalistes, photographes, seul Eric avait toujours su comment tout se tramait. Ronald avait détesté ça : quel était ce sinistre individu qui s'immisçait dans sa vie ? De quel droit ? De celui de l'avoir découvert ? Et alors ? Ca avait fini par un clash. Il avait viré Eric, les autres membres du groupe, tous plus camés les uns que les autres, étaient d'accord. Et puis tout était allé de mal en pis, Eric était revenu de lui-même, et tout avait recommencé à aller bien, très bien même, de mieux en mieux.
Jusqu'au prochain clash, un que Ronald n'avait pas vu venir et qu'il n'avait même pas enclenché, lui qui avait toujours été au centre de tout.
Et là Eric n'avait rien fait, pas levé le plus petit doigt. Il aurait même souri devant le grand désastre s'il avait été du genre à le faire.
Ronald s'écrasa dans un fauteuil, face à la verrière, après avoir enfilé la robe. Avait-il sérieusement songé à se tuer ? Après tout, il avait encore de quoi faire un ou deux succès, ce n'était pas si compliqué. La mode était aux come-back, les petits jeunes s'habillaient vintage et portaient les groupes de leurs parents aux nues. Il pourrait même sortir un album de collaborations, dans le genre blues, façon vieille légende, bosser avec quelques noirs, chanter avec un rappeur bien connu, un de Washington. Faire un album du retour au pays. Reprendre des classiques du rock'n roll et du rythm'n blues. Il n'irait sans doute pas jusqu'à se faire remixer, ou alors par des artistes underground coréen ou suédois, les seuls valables d'après Billy.
L'humeur de Ronald se rassombrit. Pourquoi pensait-il à Billy maintenant ? Ce traître devait bien rire maintenant. Il n'en avait plus rien à faire des Presidents.
_ Tu as l'air triste, Ron.
Eric posa un grand verre de coca sur la table en verre puis s'assit face à lui. Même dans un fauteuil moelleux et profond, il gardait l'air guindé de celui qui ne pose ses fesses que sur des tabourets en bois.
_ Je pensais à Billy.
_ Je vois.
_ Ca ne te fait ni chaud ni froid, n'est-ce pas ?
_ Bien sur que non, je n'ai pas à prendre parti entre vous deux...
_ Je parlais pas de ça. Tu viens de me voir debout sur une rambarde, prêt à sauter, et tu n'as même pas levé le sourcil.
_ Je savais que tu ne sauterais pas.
Ronald soupira: _ Je suis si prévisible et... pathétique que ça ?
_ Non.
L'affirmation nette d'Eric surprit Ronald. Il savait que le manager n'était pas du genre à le pousser dans ses lamentations, mais il était aussi d'une franchise à toute épreuve. Nier l'aspect minable de son geste n'était pas sa manière de faire.
_ Arrête, j'étais stupide, tu
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