



LE SECRET DE LA TOURMENTINE
1
Raymond Martin aimait les chats. Cela avait toujours été ainsi. Il appela Amaël et le gros chat noir aux yeux verts et pénétrants s'approcha de lui et se laissa caresser avec un plaisir évident.
" Ce chat vous a vraiment à la bonne ! "
Raymond se retourna et croisa le regard mi-étonné, mi-amusé d'Archibald Flyberry. Le vieil homme était appuyé contre le buffet du salon et tirait une bouffée de son éternelle pipe, en partie avalée par l'énorme moustache jaunie qui barrait son visage buriné.
" Je ne vous avait pas vu, s'excusa Raymond, la main encore enfouie dans le poil soyeux d'Amaël.
- Je sais me faire discret quand c'est nécessaire, mon cher. J'ai rarement vu ce chat se laisser caresser de la sorte.
- Les bêtes sentent quand on les aime !
- Sans doute, mais ce chat a ses têtes, et la vôtre lui revient. C'est surprenant et... instructif !
- Moi, ça ne m'étonne pas ! J'ai toujours eu un bon feeling avec les animaux et les chats en particulier.
- Admettons ! Que faîtes-vous cet après-midi ?
- J'ai un rendez-vous tout à l'heure en ville, et vous ?
- J'irai sans doute écrire à l'ombre du vieux chêne, au fond du parc. Il a vécu tant de choses... Ses vieilles branches m'inspirent.
- Oui, s'il pouvait parler !
- S'il pouvait parler, comme vous dîtes, il ne dirait rien. Il sait trop de choses. On n'aime pas les bavards, par ici. Et c'est aussi parce qu'il se tait que je l'apprécie. "
Imperceptiblement, Raymond avait senti que cette dernière remarque lui était particulièrement adressée. Depuis son arrivée au château, quatre jours plus tôt, il avait noté les réticences des gens du cru à ses questions, parfois un peu insistantes. Visiblement, dans la région on n'aimait pas les bavards - et encore moins les curieux ! Heureusement, l'un d'entre eux avait finalement accepté de lui répondre. Il devait le rencontrer dans un peu moins d'une heure.
Il prit congé du vieil écrivain anglais avec un certain soulagement.
" Nous nous reverrons ce soir ! "
L'autre tira sur sa pipe sans dire un mot, tandis que Raymond s'éclipsait par la véranda, sentant pour longtemps le regard de Flyberry dans son dos, aussi acéré qu'une fine lame de couteau prête à être lancée.
N
N N
En ce début d'après-midi printanier, le parc qui jouxtait le château avait quelque chose de reposant. Raymond fit quelques pas dans l'allée principale et alluma une cigarette, les mains encore tremblantes. Il aspira une longue bouffée de nicotine, retint le goudron dans ses poupons et expira la fumée par le nez avec un réel bonheur.
Soudain, le timbre délicat d'une voix presque enfantine attira son attention. La comptine provenait d'un bosquet sur sa gauche. Il avança de quelques pas, tout doucement, pour ne pas rompre ce moment magique. Il ne comprenait pas les paroles et pourtant, chaque mot semblait parfaitement articulé. Etait-ce une langue inconnue ? Son pied posé sur une branche morte l'arrêta dans son élan, mais la voix continuait son étrange mélopée.
Il s'approcha un peu plus et, par dessus le bosquet, il aperçut une jeune femme, assise au pied d'un arbre ; penchée en avant, elle souriait à une invisible présence, en ne cessant pas de chanter. Il reconnut Charlotte, la jeune femme qui faisait parfois le service au château, transformé en pension de famille. A présent, il distinguait mieux les traits de son visage, perdu dans la longue chevelure noire et tombante. Ses grands yeux verts - du même vert que ceux d'Amaël, le chat de la maison - ressortaient sous le maquillage excessif des paupières noires. Un trait, noir également, partait de l'œil gauche, jusqu'à la commissure des lèvres, naturellement rouges. Ainsi grimée, dans sa robe noire brodée de rouge, d'où sortaient deux genoux d'un blanc laiteux, la jeune femme semblait irréelle, comme sa voix cristalline aux accents étrangement gutturaux.
Soudain, sans bruit, et comme sorti de nulle part, le chat Amaël vint se blottir dans les bras de sa maîtresse, qui le caressa machinalement, sans interrompre son chant.
Raymond regardait la scène, fasciné, immobile, osant à peine respirer, quand Amaël tourna la tête vers lui. Un instant, il crut que le chat allait pénétrer son esprit de son regard émeraude inquisiteur. Raymond préféra s'en aller. Mais comme il jetait un dernier regard hésitant, il remarqua que cette fois Charlotte lui souriait.
Sans même s'en rendre compte, il esquissa un signe de la main en direction de la jeune femme ; elle en fit autant, puis sembla à nouveau ne plus le voir. Mais le chat veillait et son regard n'avait rien de bienveillant à son endroit. Raymond mit une main dans sa poche et porta l'autre à ses lèvres d'où il tira une ultime bouffée de son mégot de cigarette - et reprit la direction de l'allée principale, la gorge sèche.
2
Il n'y avait pas très loin du château à la vieille ville et Raymond avait besoin de marcher. Chantemerle-des-Landes était une jolie petite commune à quelques kilomètres au sud-ouest de Rennes. La partie ancienne était évidemment la plus pittoresque avec ses rues aux pavés incertains, ses chemins semi-terreux, sa vielle église et sa fontaine au milieu de la place. Certains venaient de loin pour visiter cette partie de la ville. Les quartiers neufs, qui avaient fini par pousser au milieu de la campagne, tels des champignons, ne présentaient aucun intérêt architectural. C'était une suite ininterrompue de pavillons de banlieue, comme il en existait des centaines de milliers un peu partout en France, aux abords des grandes villes, signe tristement visible de l'urbanisation à outrance de notre belle campagne en sursis.
Pour le moment, Raymond n'était pas mécontent de circuler dans l'ancien village, qui, malgré la pression des promoteurs, avait su conserver tout son cachet. Raymond n'était pas de la région, mais dans sa Normandie natale, la situation n'était pas différente.
Il ne fut pas long à trouver la maison un peu en retrait de Gilles Bourgerelle. Celui-ci l'accueillit avec un large sourire. Malgré sa face rougeaude et deux ou trois dents manquantes, il ne semblait pas très âgé la petite quarantaine, sans doute.
Les deux hommes s'assirent autour d'une table pour le moins bancale et dont la toile cirée avait dû vivre deux ou trois guerres au moins !
Gilles offrit à Raymond du café - ou ce qui y ressemblait - et notre citadin accepta, à défaut de pouvoir dire non. Puis la conversation s'engagea vraiment.
" Je vous remercie de m'accueillir chez vous et de bien vouloir répondre à mes questions.
- Ne me remerciez pas ! je ne fais que répondre à ma propre curiosité : en quoi un parisien peut-y ben s'intéresser à not' château ?
- Ah... je... je ne suis pas parisien, pour commencer. Pas d'origine, en tout cas, et je suis un passionné d'histoire !
- Il y a des châteaux bien plus beaux que le nôtre !
- Sans doute, sans doute - encore qu'il soit assez pittoresque, avec sa tour unique, d'où son nom, certainement : la Tourmentine.
- Vous avez mis dans le mille, mon cher - puis-je vous appeler Raymond ?
- Faîtes, je vous en prie.
- A l'origine, il s'appelait le château de la Tour mâtine, de " mâtin ", qui était dans le temps un gros chien de garde - ou peut-être un chat ! Allez savoir... Ha ! Ha ! Alors, Tour mâtine, c'est-à-dire, tour de garde ou de guet, Tour mâtine, Tourmentine - les noms se déforment avec le temps, vous savez ce que c'est.
- Je comprends. Et puis Tourmentine, cela fait penser à tourments, comme les esprits qui nous tourmentent la nuit...
- ... Là, je ne vous suis plus... Raymond !
- Les esprits, Gilles, les esprits qui nous hantent !
- Ah, oui ! Les esprits ! Eh ! non, là, vous faîtes erreur ! Ce n'est pas un château hanté !
- C'est pourtant bien ce qu'on m'a dit !
- Eh, quoi ? Qui a bien pu vous dire cela ?
- Un ami, étudiant en histoire, comme moi, qui me parlait du château de ses ancêtres, bien qu'il n'y ait lui-même jamais mis les pieds.
- Votre ami avait donc peur d'y retrouver ses ancêtres ? Et qui était-il, ce malheureux homme ?
- Il s'appelait, et s'appelle toujours, je pense, Eric Saint-Furcy.
- Eric... Je connais beaucoup de Saint-Furcy, mais point d'Eric !
- Lui, vous ne le connaissez pas, évidemment, il est né et a toujours vécu à Paris. Mais son p&eg
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