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Chers parents,
Je ne sais pas vous aimer en étant loin de vous. Je peine à trouver le calme dans ce sentiment.
Je ne sais pas être loin de vous.
Ce voyage entrepris depuis plusieurs semaines me remplit de joies, me comble de découvertes, mais votre absence me pèse tant, qu’il me naît parfois la certitude de l’inutilité de mon bonheur, de sa culpabilité, puisque nous ne pouvons le partager ensemble.
Peut-être me faudrait-il apprendre à vous aimer à demi, pour m’éloigner sans difficulté de vous. A l’âge de 20 ans, n’est-il pas trop tard pour cette sorte d’apprentissage ?
Prise par ces interrogations, ma tête s’appuie contre la vitre du train. A chaque traverse franchie, mon front va cogner le verre froid.
Ces petits chocs répétés finissent par résonner dans mon corps entier et me font une sensation agréable de grisement.
Le balancement du train ressemble à un autre, à ce bien-être que j’éprouvais lors de nos promenades en voiture. Nous trois, sur les routes, très souvent muets, mais ensemble.
La contemplation du paysage et le goût de l’errance, comme des invités au milieu de nous, nous reliaient dans notre silence.
Aujourd’hui, me voilà seule, assise dans ce wagon, savoureusement installée dans ma nostalgie de vous. Je veux en profiter de cette nostalgie, de ce lien qui me tient l’âme si près de la vôtre.
Au dehors, les rives changeantes déroulent, d’heure en heure, les tableaux de différentes vies. Parfois des châteaux s’accrochent aux flancs des collines, parfois des péniches s’activent rageusement à remonter le courant, et les vagues, contrariées, viennent très haut lécher leur proue.
Si admirative devant ce spectacle, je voudrais que vous aussi vous puissiez apprécier les dégradés et les courbes magnifiques des forêts. Alors au-delà de mon regard, je réfléchis déjà aux mots futurs pour vous partager, pour vous décrire au plus juste ces beautés.
Puis, devant le papier, il ne me vient que mon amour et mon manque de vous, de vos mutismes, de vos défaillances, de tout votre être.
Nous nous sommes toujours fortement attachés les uns aux autres, de belle façon, mais sans nous le témoigner pourtant.
Là, de mon affection indéfectible, coule chacune de mes phrases, à la manière de ce fleuve. Et ma tendresse jaillit sans que je n’aie le désir de la modérer.
Saurons-nous nous serrer dans les bras à mon retour ? Ce geste est si…originel, si naturel, aussi instinctif que ces champs qui, sous mes yeux, éclatent généreusement de la terre, sans bruit, sans tumulte, pour pointer vers le ciel.
Dans ma pensée, ainsi, déjà, et à travers cette lettre, je vous serre sur mon cœur, facilement et sans pudeur.
A présent, le train circule parmi les habitations d’une ville. C’est agréable de la traverser, en retrait. Les façades me font une émotion inconnue. Derrière chaque fenêtre, il y a une vie, ou plusieurs vies. Des existences différentes de la mienne, prises dans l’étau du quotidien.
Cependant, il me plairait vraiment de ressentir sur l’instant le fardeau du quotidien et de participer à votre repas, puisqu’il en est l’heure.
Les habitudes me rassurent. Si ici tout est mystérieux pour moi, j’adore autant que je redoute cette atmosphère d’inconnu, tout en prenant la mesure de ce qu’il me reste encore à découvrir.
Mon voyage ne s’achève pas, mais je vais abandonner l’écriture de cette lettre afin qu’en la lisant, vous ayez le temps d’endurer un peu mon absence.
Car dès demain, je vous ferai un autre récit, je vous raconterai une nouvelle fois combien, en chaque paysage, je sens que vous me manquez.
Bien sûr, je sais que vous n’allez pas me répondre. Je sais que le geste épistolaire se révèle bien trop ardu pour vous. Peu importe, je suis fière de vos mains de travailleurs, même si elles ne sont pas des mains à plume.
Malgré le peu de nouvelles, je sais bien que vous pensez à moi et qu’aucune frontière, ni aucune distance n’amoindrit l’élan de ces pensées.
Elles m’entrent au cœur de l’âme, me réchauffent la vie et me rendent ce voyage encore plus profitable.
Je vous embrasse avec tendresse.
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